Littérature étrangère

Ma très chère grande sœur

Parfois dur, de temps à autre doux et émouvant, le récit narre la réalité de la vie à Séoul et principalement le contraste entre les familles riches et les familles plus pauvres dans les années 60 – 70. A travers les yeux de Jjang-a, nous découvrons la vie de celle qu’elle considère comme sa très chère grande sœur, Bongsun.


Ma très chère grande sœur, de Gong Ji-Young
Editions Picquier | Février 2020
224 pages

∇ Au cœur de l’enfance de l’auteure brille le sourire de Bongsun. Maltraitée et affamée, Bongsun s’est réfugiée chez eux il y a des années. Pour autant, elle n’occupe pas une place égale à celle des autres enfants de la famille, elle reste une subalterne, une petite bonne. Mais pour Jjang-a, c’est sa très chère grande soeur, qui dort dans sa chambre, la porte sur son dos partout où elle va. Surtout, elle est une porte ouverte sur un monde différent, comme si on franchissait une ligne interdite.
Sincérité et émotion sont les deux forces traversant ce récit qui ne cache rien, n’enjolive rien. On est bien souvent bouleversé par la lucidité de ce regard d’enfant sur le monde des adultes et les injustices qui le déchirent. Et toujours rayonne la figure de Bongsun, généreuse et joyeuse, répondant aux malheurs par son fameux grand sourire.
∇ 


A aucun moment, il n’est directement explicité qu’il s’agit d’un récit autobiographique mais l’auteure et la narratrice semblent se fondre, ce qui le rend encore plus poignant. Le texte est écrit à la première personne et la narratrice est également écrivaine. Il est difficile de ne pas imaginer un double de l’auteure, surtout que l’histoire par la sincérité qui en découle, nous pousse à croire qu’elle est vraie. Mais peu importe que cela soit une autobiographie ou une fiction, car cette ambiguïté amène une valeur encore plus pure au roman.

« […] j’ai pensé aussi que le destin d’une personne pouvait être influencé inéluctablement par une si petite chose et que rien n’était insignifiant dans la vie… Mais par la suite, j’ai changé d’avis car j’ai compris la raison pour laquelle rien n’est insignifiant dans la vie : quand une personne fait face à un choix, même dérisoire, c’est la totalité de son vécu qui en décide ; aussi, l’important n’est pas la rencontre elle-même mais l’ensemble du vécu qui l’oriente. »

Dans ce récit, on suit l’histoire de Jjang-a et de sa famille autour du personnage de Bongsun, sa grande sœur d’adoption. Jjang-a, est née dans les années 60, et vit dans un quartier pauvre de Séoul, car sa famille peine à subvenir à leurs besoins, son père étant parti aux Etats-Unis pour étudier. Elle est quasiment élevée par Bongsun, jeune fille ayant trouvé refuge chez la famille de Jjang-a. Elle avait douze ans à la naissance de Jjiang-a et c’est tout naturellement qu’elle a pris en charge, la promenant sur son dos, la nourrissant et l’endormant avec ses histoires. Elle aide aux tâches ménagères et reçoit chaque jour sa part de riz. Jjiang-a grandi avec cette sœur qu’elle suit partout, partageant son lit, ses secrets et ses escapades nocturnes. Avec le retour du papa au pays, le quotidien s’améliore et leur situation change. Il trouve un bon emploi, ce qui leur permettent de gravir l’échelle sociale et de devenir propriétaires. Cela fait alors prendre conscience à Jjiang-a que Bogsun n’est pas vraiment sa sœur, mais plus une domestique tolérée par charité.
Quarante ans plus tard, Jjiang-a, est devenue une auteure reconnue, engagée contre la dictature, et s’est complètement détachée de sa très chère grande sœur, qu’elle avait presque oubliée. Après un coup de fil de sa maman, elle se remémore le passé et fait une rétrospective ; elle n’a pas oublié le sourire et l’optimisme de la jeune femme qui était très importante pour elle. Seulement, Bogsun les aurait gênée dans leur ambition d’ascension sociale.

«  Ma petite Jjang-a, toi, tu vas devenir quelqu’un de remarquable, a-t-il dit avec une petite tape sur mes fesses alors que je somnolais dans les bras de Bongsun. Moi, en tant que père, je souhaiterais simplement que plus tard tu rencontres quelqu’un de bien et que tu l’épouses. Mais je parie que le monde va changer. Il va y avoir plein de femmes admirables qui vont accomplir des choses dont même les hommes sont incapables. Tu dois devenir l’une de ces femmes, comme ces Occidentales qui discutent et débattent avec les hommes sur un pied d’égalité et enseignent aussi dans des universités, que personne ne peut mépriser seulement parce qu’elles sont des femmes, le genre de femme qui réalise des choses que les hommes n’imaginent même pas. Tu sais, moi ton père, je n’ai pas encore les moyens nécessaires mais je vais tout faire pour que tu sois comme ça, tu comprends, ma chérie ? »

C’est vraiment une lecture enrichissante et saisissante car à travers les souvenirs d’enfance de l’auteure, on parvient à saisir les enjeux auxquels doit faire face la Corée du Sud durant ces années ainsi que les grands écarts sociaux. Avec toute l’innocence de son âge, Jjiang-a constate les injustices notamment de sa maman, malgré le comportement de plus en plus éloigné des valeurs qu’elle lui a transmises au fur et à mesure de son ascension sociale. Le parcours de Bongsun met en avant les difficultés auxquelles les femmes devaient faire face dans un pays sans vrais moyens de contraception et où avoir un enfant hors mariage est un vrai déshonneur. Entre condition féminine, pauvreté, lutte des classes, les thèmes sont forts mais le ton est intime, parfois joyeux mais triste également.

La plume de Gong Ji-young subjugue durant toute la lecture. Je l’ai beaucoup apprécié. Certaines phrases marquent par leur poésie. Je pense notamment aux descriptions de paysages, à certaines métaphores liées à la nature, par lesquelles la narratrice évoque ses souvenirs et la nostalgie qui en découle. Cependant, c’est aussi un récit dur et triste, puisque la vie n’épargne pas Bongsun. On ressent toute l’insouciance et l’amour inconditionnel de l’enfant, mais aussi le rejet, la honte et la culpabilité de l’adulte.

« Moi je n’ai fait que joindre mes deux mains, je ne savais pas encore prier. Car on ne peut faire une véritable prière tant qu’on n’a pas connu la souffrance. »

Grâce à sa sincérité et sa sensibilité, ce roman poignant et bouleversant restera longtemps dans mon esprit. C’est émouvant mais la finesse et la subtilité des divers détails dont celles des coutumes coréennes ainsi que les belles réflexions sur la vie, en font une belle histoire, beaucoup plus profonde qu’elle ne paraît. Je vous la recommande très chaleureusement. 


Note : 4.5 sur 5.

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